Impossible d’oublier. Pourquoi certains souvenirs refusent de s’effacer par Lionel NACCACHE.


Cet article de Lionel NACCACHE pour le Hors-Série de Cerveau & Psycho aborde une question que se posent de nombreuses personnes traumatisées : mais pourquoi, malgré le temps qui passe, certains souvenirs restent-ils intacts, envahissants, parfois douloureusement présents ? Un texte qui nous éclaire et qui replace l’oubli au cœur du fonctionnement normal de notre cerveau.


Lorsque des fois le souvenir ne devient jamais passé.
Dans l’expérience traumatique, le souvenir ne se comporte pas comme les autres. Il ne s’estompe pas, il ne s’érode pas avec le temps, il ne se transforme pas en un récit lointain. Il surgit, parfois brutalement, avec une intensité intacte, comme si l’événement se produisait de nouveau aujourd'hui.

Ce phénomène, bien connu dans le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), pose une question centrale : pourquoi le cerveau n’arrive-t-il pas à oublier ?
Ou, plus précisément, pourquoi les mécanismes habituels de l’oubli semblent-ils en panne ?

L’oubli est une fonction active du cerveau.
Contrairement à une idée répandue, l’oubli n’est pas un simple défaut de la mémoire. Il s’agit d’un processus actif, indispensable à l’équilibre psychique. Oublier va permettre de trier, de hiérarchiser, de donner du relief à certaines expériences plutôt qu’à d’autres.
Dans un fonctionnement normal, les souvenirs émotionnellement chargés finissent souvent par perdre de leur intensité. Ils restent accessibles, mais n’envahissent plus la conscience. Il n'y a plus le caractère irritatif et continuel. Le cerveau parvient à les replacer dans le passé.
Dans le psychotraumatisme, ce mécanisme est perturbé.

Des souvenirs qui s’imposent.
Les personnes souffrant de SSPT décrivent souvent des reviviscences : de images, des sensations, des émotions qui surgissent sans prévenir. Ces souvenirs sont vécus comme actuels, non distanciés, parfois accompagnés de réactions corporelles intenses.
Le cerveau ne se contente pas de « se souvenir ». Il réactive l’expérience, comme si elle était en train de se produire.
Ce caractère intrusif distingue la mémoire traumatique de la mémoire autobiographique ordinaire.

Le rôle clé de l’hippocampe et du cortex préfrontal.
Naccache détaille bien les structures cérébrales impliquées dans ce phénomène.
L’hippocampe, pivot de la mémoire contextuelle, permet normalement de situer un événement dans le temps et l’espace. Il aide à dire : cela appartient au passé.
Le cortex préfrontal, quant à lui, joue un rôle de régulation. Il module l’intensité émotionnelle des souvenirs et inhibe les réactions excessives.
Dans le traumatisme, cette régulation est déficiente. Le cortex préfrontal n’exerce plus pleinement son rôle de frein. L’hippocampe peine à contextualiser le souvenir. Résultat : l’événement reste déconnecté du temps, toujours prêt à refaire surface à tout moment.

Un souvenir figé dans l’émotion.
Les souvenirs traumatiques sont souvent riches en détails sensoriels (des images, des sons, des odeurs) mais souvent pauvres en narration. Ils ne s’intègrent pas dans une histoire cohérente. Cette fragmentation explique leur caractère envahissant.
Le cerveau émotionnel, mobilisé lors du choc, a enregistré l’événement sans que le cerveau rationnel puisse en assurer le traitement complet.
Le souvenir reste alors figé dans l’émotion, non métabolisé.

Pourquoi vouloir oublier ne fonctionne-t-il pas ?
Face à ces souvenirs envahissants, beaucoup de personnes tentent de ne plus y penser. Elles évitent, refoulent, détournent leur attention.
Mais l’effort volontaire d’oubli est rarement efficace. Pire encore: il peut parfois renforcer la présence du souvenir.
Les recherches montrent que la suppression volontaire des pensées mobilise intensément le cortex préfrontal. Chez les personnes traumatisées, ce mécanisme est souvent fragilisé, rendant l’oubli encore plus difficile.

Et lorsque le cerveau reste en alerte.
Le souvenir traumatique ne se contente pas d’occuper la mémoire. Il maintient le cerveau dans un état d’alerte.
Chaque réactivation renforce les circuits de la peur, comme si le cerveau confirmait sans cesse que le danger est réel et actuel.
Ce cercle vicieux explique pourquoi certains souvenirs semblent indestructibles, résistants au temps et aux tentatives d’oubli.

Alors, peut-on réparer un oubli défaillant ?
Naccache nous ouvre une perspective essentielle : si l’oubli est une fonction active, alors il peut, dans certaines conditions, être restauré.
L’enjeu des prises en charge thérapeutiques n’est pas d’effacer le souvenir, mais de permettre au cerveau de le retraiter, de l’inscrire enfin dans le passé.
Lorsque les mécanismes de régulation se réactivent, le souvenir perd progressivement sa charge émotionnelle. Il devient racontable, contextualisé, moins envahissant.

Redonner au passé sa place de passé.
Comprendre pourquoi certains souvenirs sont impossibles à oublier permet de changer le regard porté sur le traumatisme.
Il ne s’agit pas d’un attachement volontaire au passé, ni d’un refus d’avancer, mais d’un dysfonctionnement précis des mécanismes de la mémoire.
Ce changement de perspective est souvent une étape clé pour les personnes concernées : il permet de sortir de la culpabilité et d’envisager un apaisement possible.


Lionel Naccache est neurologue et chercheur en neurosciences cognitives. Ses travaux portent sur la conscience, la mémoire et les mécanismes cérébraux du souvenir. Il s’intéresse particulièrement aux situations dans lesquelles la mémoire échappe aux processus habituels de régulation, comme dans le traumatisme psychique.



- Vice Président de France EMDR IMO - Hypnothérapeute à Paris. - Ex-kinésithérapeute,… En savoir plus sur cet auteur

Rédigé le 23 Janvier 2026 à 13:36 | Lu 24 fois modifié le 23 Janvier 2026